Mastérisation, nouveaux programmes... Le pouvoir construit la faillite de l’école

samedi 3 avril 2010

Le Conseil Supérieur de l’Éducation (CSE) vient, les 31 mars et 1er avril, d’examiner au forceps une série de textes importants, dont :
- les programmes de 2nde générale et technologique applicables à la rentrée 2010,
- la nouvelle organisation des bacs technologiques STI et STL,
Celui du 6 mai examinera les arrêtés relatifs à la mastérisation...

Cette frénésie de textes bâclés conduit à l’échec programmé. Effets d’annonce, communication, primauté des impératifs budgétaires et absence d’évaluation dominent aux dépens des intérêts de long terme.

Et si tout cela était voulu pour démontrer sciemment la faillite du système éducatif français, et pour après avancer autre chose ?

 Comment rendre l’État inefficace : le cas de l’école

Assister à la mise en place au quotidien des politiques publiques donne de plus en plus le sentiment que l’intérêt général joue un rôle très limité dans leur élaboration. Les réformes de l’éducation en offrent deux exemples récents : le premier est celui de l’arrivée dans les établissements scolaires de professeurs n’ayant jamais enseigné ; le second concerne le processus d’élaboration des programmes scolaires. Dans les deux cas, l’échec de la politique publique est rendu inévitable par la façon dont elle est mise en œuvre.

La mastérisation conduira à l’arrivée dans les classes d’enseignants non formés

La récente réforme de la formation des professeurs de lycée et de collège prévoit que les jeunes enseignants effectuent un temps complet sitôt passé le concours de recrutement évaluant leurs aptitudes théoriques. Ces « stagiaires », qui tombent souvent sur des classes avec de fortes charges de travail, reçoivent une formation en cours d’année. Pendant cette période, la réforme prévoit un remplacement des nouveaux professeurs par des étudiants en mastère. Cependant, les universités refusent de se séparer de leurs étudiants.

Aujourd’hui, personne ne sait exactement où trouver des remplaçants pendant cette période de formation qui dure un tiers de l’année. Ce qui n’empêche pas la mesure d’être mise en place… Transposée au milieu de la médecine, la réforme reviendrait à confier à un interne la réalisation d’interventions chirurgicales. Pendant ses périodes de formation, il serait remplacé par un étudiant de cinquième année.

A moins de considérer que l’enseignement comme un don et non une profession, la réforme est une aberration. Les élèves, qui pourront avoir trois profs différents pendant l’année sont pris pour des cobayes. Ils seront alors tout sauf « au centre du système scolaire », comme l’affirme pourtant la loi d’orientation de 1989 (on peut se demander au passage si les lycées privés de Neuilly ou de Versailles recevront beaucoup de stagiaires).

Les lauréats des concours passent de leur côté une première année très difficile. Dans l’académie de Versailles, par exemple, l’emploi du temps des nouveaux profs prévoit 16 heures de cours par semaine, contre 18 pour les autres professeurs. Les jeunes enseignants devront aussi assister à une demi-journée de formation et passer deux heures dans la classe de leur tuteur chaque semaine.

Bien entendu, ce dispositif ubuesque est guidé par la volonté de réduire les dépenses. Son origine se trouve plus sûrement à Bercy que rue de Grenelle. Et ce mépris pour la formation des professeurs n’est pas nouveau. Dans les années 1970, les professeurs stagiaires observaient dans des classes et préparaient et exécutaient des séquences de cours sous la supervision et en présence de conseillers expérimentés.

En 1981, pour financer les nouveaux postes créés au pied levé, il est décidé que les stagiaires commencent dès leur année de stage de prendre un poste à mi-temps (9 heures par semaine). Ce volume horaire passe ensuite à 6 heures, puis à 8 heures. La formation est d’abord considérée une variable d’ajustement budgétaire.

La fabrication des programmes scolaires

La réforme des structures des lycées entraîne la modification de nombreux programmes scolaires. Et la méthode employée pour écrire ces nouveaux programmes laisse songeur. La commande ministérielle, passée à des groupes comprenant des universitaires, des inspecteurs et des professeurs du second degré, porte sur la classe de seconde, sans que soient précisés d’abord les programmes de première et terminale. Les concepteurs travaillent donc en aveugles, traçant le chemin sans connaître la destination finale.

L’urgence dans laquelle travaille les groupes d’experts pose elle-aussi problème. Par le passé, les rédacteurs des programmes avaient le temps d’auditionner diverses personnalités et d’assister à des cours afin de comprendre pour qui ils travaillaient. Actuellement, le nouveau programme est rédigé en quelques réunions s’échelonnant sur une période de deux ou trois mois.

Certains universitaires prestigieux ont cosigné un programme après avoir assisté à deux réunions d’1h30 ! Dans ces conditions, aucun audit de l’existant n’est prévu. Aucune mesure des acquis des élèves n’est réalisée. En plus du manque de vision, les experts ne savent pas non plus d’où ils partent !

Une consultation des enseignants a bien été organisée. Mais compte tenu des délais très courts, elle n’a pas été prise en compte. Seules les critiques sur le programme de sciences économiques et sociales ont été retenues partiellement.

Les éditeurs scolaires pâtissent eux-aussi des délais bien trop courts pour la réécriture des programmes. Eux qui s’étaient vu promettre naguère un délai de 14 mois entre la publication d’un programme et sa mise en œuvre ne pourront cette fois se mettre au travail qu’après l’adoption définitive des programmes, début avril. Les manuels sont d’ordinaire déjà chez l’imprimeur à cette date.

Outre l’imposition du calendrier par le politique, sa place au sein de l’élaboration des programmes est également problématique. Un conseiller de l’Élysée avait suggéré il y a deux ans que le ministère (voire le parlement) ait la haute main sur le contenu des programmes. Sans aller jusque-là, la main lourde du cabinet du ministre a parfois introduit des modifications importantes, sans aucune consultation ou évaluation préalable et sans rien connaître de la pédagogie ou du niveau des élèves.

Comme pour la réforme de la formation des professeurs, l’élaboration des programmes scolaires est faite sans méthode, sans expérimentation ni souci des élèves. Cette précipitation n’est pas nouvelle. Mais les défauts de la méthode sont encore plus criants cette fois-ci. C’est ainsi la première fois qu’une importante réforme des lycées est faite uniquement par décret, sans passer devant le Parlement, posant ainsi la question du respect des principes démocratiques.

Au-delà des heurs et malheurs de l’éducation en France, il faut s’interroger sur la manière de définir et mettre en œuvre les politiques publiques. Au point que les discours sur l’inefficacité de l’État pourraient bien devenir auto-réalisateurs.

Arnaud Parienty, Alternatives Économiques

 Réforme du lycée technologique, nouveaux programmes de 2nde : deux visages d’une même politique de régression éducative

Déclaration de la Fédération SUD Éducation au CSE des 31 mars et 1er avril

M. le Ministre,

Ce « super CSE » des 31 mars et 1er avril nous offre un condensé de votre politique.

Après la reforme du lycée général, vous nous présentez enfin celle de la voie technologique ; sans surprise elle apparaît comme le dernier élément d’une machine à supprimer des postes.

D’autre part, les nouveaux programmes des séries générales illustrent parfois par leur enveloppe horaire, parfois par leur contenu une réduction de la qualité des enseignements que nous avons déjà critiqué.

Votre reforme de la voie technologique suscite de notre part les mêmes critiques que celle de la voie générale. Tronc commun conçu dans l’objectif d’opérer des regroupement d’élèves de spécialités différentes avec à la clé des classes plus chargées et des postes supprimés.

Autonomie des établissements pour les heures dédoublées et l’accompagnement avec d’inévitables inégalités de traitement d’un établissement à l’autre et au sein des équipes d’un même établissement. Enfin une hécatombe horaire avec des enseignements technologiques qui perdent environ un quart de leurs moyens !

La réduction des spécialités en STI et en STL, la fin de nombreux dédoublements, de futurs programmes limitant l’approche pratique d’origine de ces enseignements au profit d’une démarche limitée à la modélisation numérique va dénaturer cette voie. Elle permettait la réussite d’élèves moins à l’aise en enseignement général mais qui savaient montrer leurs qualités au travers d’un enseignement technique exigeant, leur apportant de réels atouts pour s’engager dans des cursus de type BTS ou DUT ou des filières plus longues. L’introduction d’une 2e LV ne parvient pas à masquer qu’il s’agit d’un mauvais coup porté à l’enseignement technologique.

Cette réforme va freiner l’orientation des élèves vers cette voie et risque de provoquer à terme un détournement de certains élèves vers la voie professionnelle. Il est vrai que cela est en cohérence avec la fermeture des postes au CAPET depuis 5 ans et les propositions de reconversion dans d’autres disciplines ou le privé que reçoivent de jeunes collègues !

C’est donc une liquidation programmée et tout le contraire du rapprochement réel des voies que nous souhaitons dans la perspective d’un lycée réellement polytechnique.

De nouveaux programmes nous ont été présentés hier.

Concernant les enseignements dits « d’exploration » la structure proposée dénature l’enseignement des disciplines qui y sont enseignées : 90 minutes par semaine, dédoublements non statutaires, absence de prise en compte pour le passage en première.

De plus avec un tel saupoudrage aucune discipline nouvelle en seconde ne peut vraiment être appréhendée par des élèves. C’est particulièrement choquant lorsque certaines d’entre elles ouvrent sur des séries dont elles sont la spécificité : SMS, STI, STL et aussi SES et économie gestion, ces dernières formant le « pivot » respectif de la série ES et de la série STG, 2e et 3e séries en termes d’effectifs dans le cycle terminal. Cette situation en dit long sur l’avenir de ces enseignements dans la voie générale.

Mais plus généralement certains choix de contenus sont à eux seuls inquiétants. Par exemple dans la voie technologique, le programme de création et innovation technologique (axé recherche et développement) sans doute pour séduire, ne représente qu’une infime partie du monde industriel. D’un point de vue technique cet enseignement est un leurre, promettant à des débutants de réaliser un travail d’ingénieur en très peu d’heures, sans moyens et en classe entière. Dans les Principes Fondamentaux de l’Économie et de la Gestion, l’abandon, au profit d’une approche plus généraliste, de l’apprentissage des techniques qui permettait d’aborder les différentes spécialités de STG puis de BTS en offrant ainsi une voie de réussite à de nombreux élèves, pose la question de l’avenir professionnel des jeunes de ces sections qui ne parviendront pas à l’université.

En Sciences économiques et sociales le tollé provoqué par la 1re mouture ministérielle a entraîné des modifications qui restent pour nous insuffisantes avec un seul thème obligatoire en sociologie, le recentrage sur les fondamentaux abstraits de l’économie de marché demeure. On voit d’ailleurs que la volonté affichée d’offrir à tous les élèves de seconde une culture économique correspond toujours à une tentative de formatage et de soumission à la « culture » d’entreprise et à l’économie de marché.

En histoire-géographie aussi vos choix restent contestables. La disparition d’une réelle étude du monde arabo-musulman en histoire au profit du monde de l’Occident chrétien est une option idéologique en décalage avec la laïcité et le caractère multiculturel de la société française du XXIe siècle. Au total avec autant de thèmes à traiter que dans la version précédente mais en moins de temps, souvent sans pré requis c’est un programme élitiste et bien peu pédagogique. Il cède aux sirènes du moment : développement durable à tous les étage en géographie et repli européo centriste en histoire.

Nous avons donc voté contre la plupart des nouveaux programmes qui annoncent une régression éducative parce que leur volume horaire est insuffisant mais aussi parce que leur contenu est souvent inadapté et parfois inacceptable pour la formation de la pensée critique des élèves.

Parce qu’elle est le moyen de supprimer encore des postes tout en remettant en cause la culture technique nous voterons contre votre réforme de la voie technologique comme nous l’avions fait pour la voie générale.

Ces prétendues réformes ont pour priorité d’atteindre des objectifs budgétaires dans le cadre de la Révision Générale des Politiques Publiques, et leurs contenus pédagogiques sont souvent au mieux des leurres, au pire pour certains d’entre eux, des régressions idéologiques douteuses et dangereuses.


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